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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 15:34


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Témoigner sur Ibni Oumar Mahamat Saleh, est un devoir, une responsabilité. Je voudrais m’acquitter de ce devoir et assumer cette responsabilité avec d’autant plus de conscience que la disparition brutale et terrible de ce patriote doux, posé, intègre, rigoureux dans l’analyse, calme et visionnaire, est tout simplement synonyme d’injustice commise à l’égard de l’histoire en général, et de l’espoir en particulier que suscite la croyance chez ceux qui rêvent et qui croient que seul le « changement est permanent ».


Mais après la disparition de Ibni, je dois dire qu’il y’a des permanences inouïes, dégoutantes : Ce sont les brutalités aveugles au nom du pouvoir, pour sa confiscation ou sa conquête, à travers les mécanismes des tribus instrumentalisés ; des tribus transformées par la force de l’illusion et de la perfidie en une sorte de gourdins ou de marteaux piqueurs automatiques.


J’ai honte. Ces trois mots résument tout mon dépit car, franchement, rêveur comme je l’étais, je ne le suis plus, j’avais toujours cru qu’un jour le vrai soleil se lèvera. Et Ibni deviendra… Et patatras. L’horizon se givre, se couvre de glace, craquèle sous les larmes, « s’antarctique » dans une sorte de banquise effroyable. J’ai honte et mal au c?ur. Je n’arrive pas encore à me faire à l’idée de la disparition totale et définitive de cet homme qui vivait naturellement, simplement, se projetant toujours et sans fin dans un Tchad débarrassé des violences qui tuent par surprise.


Le plus difficile est de faire simple. Voilà pourquoi, ceux qui ont choisi de liquider froidement Ibni ont cru que ce faisant, ils empêcheraient le soleil de se lever ; oubliant que la lutte de cet homme et de tous ceux qui le ressemblent, hier, aujourd’hui et demain, réside dans la conviction ferme, une fois encore de plus, que seul le changement est permanent !


Ibni n’était ni avec ceux qui confisquent le pouvoir par la force, ni avec ceux qui cherchent le pouvoir par la force. Pour le grand malheur des petits gens, sacrifiés comme des insectes en rase campagne. Ibni croyait à la loi, la vraie. Il se battait pour elle. Il voulait une démocratie vraie, des vraies élections, des urnes translucides, un suffrage universel transparent. Rationnellement, prisonnier de sa formation de mathématicien (les maths ne mentent jamais), il croyait à la difficile mais pas impossible vertu des urnes. Et il se battait acharnement pour être entendu, écouté, compris, dans un pays de religion où les hommes (pas tous) refusent d’être frères. Métis de culture, Ibni avait en aversion le tribalisme et l’arrogance des chefs d’orchestre de l’éthnicisme qui ont fini par rendre « les identités meurtrières ». Ibni n’aimait pas ceux qui n’aiment pas le Tchad…


J’allais une ou deux fois par mois chez Ibni, souvent à 19heures ; rarement après. Sans m’annoncer. Et je ne me souviens pas de l’avoir trouvé une seule fois vautré dans un divan, en train de se prélasser comme ces notables dont la réussite sociale est un problème aux solutions plus qu’une solution aux problèmes. Assis à même le tapis, au milieu des journaux et des livres, il m’accueillait en souriant et il m’invitait à m’asseoir. Puis, c’est le silence. Ibni parlait peu. Mais son silence était plus éloquent que le bavardage de tous ces doctes en droit de la « Cité de la joie ». Je le sais. Il savait aussi que je ne venais pas pour causer mais pour chercher à savoir s’il a un nouvel arrivage de livres, de revues et de cassettes vidéo. Et il me remettait tout ce qu’il avait de nouveau. Il me demandait, presque rituellement, pour m’aider à comprendre certaines choses, si j’avais lu tel ou tel livre : « Bois d’ébène »  de Kaputchenski, « Négrologie » de Stephen Smith, « les rebelles » de Zigler ; ou vu le film de Charlie Chaplin « le dictateur », etc. Je repartais, chargé de livres, heureux comme un collégien au sortir de la petite bibliothèque de la Mission catholique d’Abéché.


J’ai honte de mon incapacité face au tragique destin de cet homme pour lequel mon estime était naturelle, sincère. Ibni incarnait à mes yeux le grand frère, le scientifique, l’éclectique dans un pays où les discussions sont dérisions, médisances, calomnies conjuguées au présent de l’indicatif ! Voilà pourquoi, j’étais de ceux qui avaient soutenu Ibni lors de l’éclatement du PLUS en PLD, à la veille de la Conférence Nationale Souveraine. Pour une raison simple : Je croyais en l’avenir, en la tolérance, au respect de la différence, à l’alternance ! C’était en 1993.


Et plus tard…, le flot impétueux de ma discussion avec Ibni, en 1997 au café de Cluny à Paris, sur les risques que court le pays du fait du manque de maturité politique, résonne encore fort dans ma tête. On avait parlé d’alternance, de tribalisme, d’organisation des efforts pour construire la paix avec les mouvements politico-militaires, de l’expérience de Kano, Lagos, Syrte, Franceville à capitaliser mais aussi d’école, oui d’école, etc., car Ibni n’oubliait jamais qu’il était avant tout un universitaire, un chercheur, un enseignant. On avait abordé tant et tant de sujets. Mais on avait complètement oublié les Himalaya invisibles, perdu de vue les dunes mouvantes et les montagnes dévoreuses.


J’ai mal au coeur et j’ai honte. Mais Ô audace, dois-je me morfondre pour donner raison à ceux qui veulent que je parle de Ibni au passé simple, à l’imparfait. Non ! Je saisis la marge de cette page blanche et je me redresse pour te promettre Ibni, « SG », « Grand », que je ne parlerai pas de toi au passé. Je voudrais juste te rappeler le fou rire que j’ai réussi à t’arracher en te racontant la dispute entre Mussolini et Hitler. Une querelle autour de la table servie bourrée de spaghetti, de choucroute arrosés de moutarde piquante et désagréable comme tous ces pouvoirs qui ressemblent à des épées pointues dont on peut tout faire avec sauf s’y asseoir calmement dessus… Je suspends ma lettre. Je passerai très prochainement prendre des nouveaux livres car en m’incitant à la lecture, tu voulais simplement m’indiquer que l’ignorance est la bête la plus dangereuse qui soit.

 

Dr.Ali ABDERAMAN HAGGAR

Ancien Secrétaire Général de la Présidence

Ancien membre du BE du PLD

 

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commentaires

Tari Bertrand 27/04/2010 19:32


Tres emouvant Mr le SGP,C'ETAIT UN GRAND HOMME


Fatimé 27/04/2010 19:12


Dr Ali, vous avez le courage necessaire, certain n'arrive meme pas a dire ce qu'ils pensent


  • : XibniY : BLOG DE MOHAMED SALEH IBNI OUMAR
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  • : Blog dédié à l'Histoire, à la Beauté et à l'Enseignement des Mathématiques. Contact: ioms001@yahoo.fr
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"Le Professeur Ibni est un mathématicien tchadien de renom, Ancien Directeur du CNAR (CNRS tchadien), Ancien Recteur et Ancien Ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, il avait initié plusieurs jumelages avec des Universités Etrangères, au service de l’enseignement des sciences dans son pays et en Afrique plus généralement"

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Candidature au Prix Ibni